Le père Noël est un misogyne: quand les industries jouent avec la question du genre

Le mois de novembre est à peine arrivé, et voilà déjà qu’apparaît dans ma boîte aux lettres le fameux catalogue de Noël. Cette année comme toujours, ses centaines de pages en papier glacé sont majoritairement dédiées aux cadeaux pour enfants, des petits poneys aux voitures télécommandées. Mais la grande particularité de l’édition 2012, c’est sa pléthore de jeux destinés aux soi-disant « garçons manqués » de la famille, ces gamines qui – en dépit de leur genre attribué – aiment piquer les jouets de leurs frères de temps en temps. LEGO roses et violets, palais de princesse Playmobil, Barbie impératrice des aliens ou encore présidente des États-Unis… Une adresse maladroite des questions de genre est devenue la nouvelle coqueluche de l’industrie durant ces derniers mois. En tant que grande sœur et collectionneuse de jouets, je ne sais si je dois me réjouir ou me révolter face à ce nouveau concept.

Sexisme sous le sapin

Ma sœur et moi avons grandi dans une relative ignorance face à l’idée de « jouet pour fille », raffolant de dinosaures et de jeux vidéo depuis toutes petites et ce sans réprimande. C’est seulement à l’âge de 20 ans, en faisant un tour au Toys ‘R’ Us à deux pas de ma fac, que j’ai été amenée à réfléchir au genre des jouets. Dès l’entrée du magasin, la dichotomie traditionnelle du rose et du bleu guide le client vers son rayon désigné. Ainsi, les garçons se dirigent du coté sabres laser et superhéros, où une attention particulière est portée sur la construction et la compétitivité. Dans l’autre direction, les petites filles sont attendues au monde des poupons et des bijoux, car c’est ici qu’auront lieu leurs premières leçons de maternité et de séduction. Alors qu’on apprend aux fillettes à se poudrer le nez et à pousser un chariot, les vrais jeux éducatifs, ceux qui traitent de préhistoire et de planètes, sont enfouis dans le rayon garçon.

Le chapitre « Comme les grands » du catalogue devant moi est également grossier. On y trouve notamment la machine à coudre Barbie, la cuisinette Hello Kitty et un chariot de nettoyage rose bonbon. « Quelle joie de pouvoir passer l’aspirateur comme maman ! », peut-on lire dans le regard pétillant de la ménagère en herbe. Quelques pages plus tôt, un gamin de 5 ans bricole avec de faux outils sur son faux établi: si les cadeaux sont porteurs de valeurs, c’est celles des années cinquante qui sont transmises ici.

On pourrait argumenter que les fabricants de jouets ne font que répondre aux désirs de ses consommateurs. Après tout, les filles semblent avoir un penchant plus naturel pour les robes de princesse que pour les camions de pompier (et vice-versa pour les petits hommes). Mais les gender studies nous disent que le genre ne précède pas le fait de taper dans un ballon, ni celui de mettre des rubans dans ses cheveux : il en est le produit. Autrement dit, il n’y a pas de prédisposition biologique à ces comportements stéréotypés. Rien n’empêche un garçon de jouer à la poupée, par exemple ; sauf des parents conservateurs au sein d’une société conservatrice.

Boucles d’Or et les trois vagues féministes

La même année que des députés UMP militent contre l’enseignement de cette « théorie » à l’école, on observe un nouvel engoûement pour les jouets « anti-sexistes » dans le monde du commerce. Un royaume du jouet est ouvert sous l’enseigne de Harrods à Londres, dans lequel les produits sont rangés par thème plutôt que par genre. La société danoise LEGO lance à polémique sa gamme Friends, « pour les vraies filles ». Aux États-Unis, où Barbie peut à nouveau occuper la fonction présidentielle, le combat se fait par le crowdfunding : Roominate (une chambre à monter, décorer et câbler par soi-même) et plus récemment GoldieBlox (de petites histoires incitant à recréer les inventions de l’héroïne) sont ainsi entièrement financés par un public enthousiaste. Sur leurs pages KickStarter respectives, les deux projets citent une étude de l’American Association of University Women, démontrant que seules 11 % des ingénieurs sont des femmes.

L’industrie du jouet cherche-t-elle à lutter contre le patriarcat, ou à faire profit en surfant sur la vague féministe ? Bien que ces initiatives paraîssent égalitaires par essence, elles ciblent une idée toute faite de ce qu’est une « vraie fille ». GoldieBlox suit le schéma conventionnel des cheveux blonds et couleurs pastels, et joue sur une empathie présumée plus forte chez les femmes. Roominate a beau y intégrer un circuit éléctrique, ça reste une maison de poupée (et à 59 $ la chambre, ce n’est pas toutes les gamines qui y auront accès). La Barbie présidente en tailleur fuschia rappelle le modèle architecte de l’année dernière, aux lunettes noires et bottes à talon dignes d’une secrétaire de porno.

De même, la collection LEGO Friends propose des rôles féminins peu inventifs. Parmi les cinq protagonistes au centre de l’univers, il faut compter une chanteuse, une amatrice d’équitation, une fashionista et une fêtarde (la dernière, Olivia, a des goûts légèrement moins prévisibles: « la science, la nature et l’histoire » selon Wikipedia). Dans un entretien avec le Monde, la psychologue Geneviève Djénati explique que ces « figurines trop précises […] tuent la partie créative que les anciens Lego sollicitaient », en privilégiant la mise-en-scène par dessus la construction. En effet, la gamme girly laisse à désirer en empêchant les enfants d’imaginer.

Présent progressif

La sociologie s’intéresse à la portée symbolique du cadeau, sa capacité à influencer les relations en étant trop ou trop peu adapté à son destinataire. Souvent, un cadeau nous révèle l’image que le donneur se fait de nous ; ce qu’on est, ce qu’il voudrait que l’on devienne. Que ce soit une Bible illustrée ou un puzzle à mille pièces, chaque présent que nous fait un parent est un bloc de plus dans la construction de notre identité, lourd de significations. Il est donc important de soigner sa liste de courses en amont des fêtes de fin d’année, afin d’encourager la curiosité et la confiance chez les plus petit·e·s de la famille.

Les jouets non-genrés sont multiples et variés. Ils peuvent être ludiques (ex : un Rubik’s Cube), pédagogiques (ex : un globe terrestre), ou favoriser un contact avec la nature (ex : un cerf-volant). L’association française lab-elle a même constitué une liste de 300 livres libres de stéréotypes de genre, en consultation libre sur leur site Internet. Cependant, les inégalités persistent, puisque la domination masculine du marché affecte les deux sexes : un amateur de Polly Pocket provoquera bien plus de réactions qu’une passionnée d’Action Man. Personnellement, j’aurais tendance à croire que la transgression est rare chez les garçons parce que les « jouets pour fille » sont non seulement méprisés, mais aussi ennuyeux à mourir. La solution ? Boycotter définitivement les fers à repasser en plastique rose, pour une mise en valeur des jouets amusants et androgynes. Pas de cadeaux pour le sexisme : ce 25 décembre, j’offre des rollers à ma petite sœur.

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