SM à l’eau de rose : une analyse nuancée du phénomène « fifty shades »

Le mercredi 17 octobre a marqué la sortie française de Cinquante nuances de Grey, roman érotique écrit par E. L. James (Erika Leonard de son vrai nom) et inspiré de Twilight. Son best-seller controversé, qui aurait engendré une hausse dans la vente d’accessoires de bondage aux Etats-Unis, a connu une réception mixte depuis sa publication virtuelle en 2011. Un an plus tard, les chiffres de vente de la trilogie Fifty Shades font encore râler journalistes, féministes et fétichistes. Mais pourquoi ?

Satisfaction non-garantie

L’énorme succès de la série coquine ne parvient pas à exciter toutes les femmes. Certaines déplorent le rôle soumis de la protagoniste et son comportement de pom-pom girl écervelée ; d’autres luttent contre le sexisme inhérent à une pornographie de plus en plus mainstream. Mais pour Laurie Penny, journaliste Londonienne, le brouhaha médiatique autour de la sortie de Fifty Shades of Grey démontre que le porno, « ça ne pose problème que lorsque c’est fait pour les femmes ». Alors que la page 3 des tabloïdes britanniques est généralement perçue comme une tradition, ce « mommy porn » qui — a priori — ne fait que des victimes fictives, est intolérable et immoral. D’où l’appellation condescendante, j’imagine.

Le premier défaut du livre d’après ses nombreux critiques est son écriture généralement abominable, truffée de répétitions et d’improbabilités, à la trame romantique conventionnelle. C’est normal : il s’agit d’une fanfic érotique de Twilight qui ignore ses limites. Penny voit Fifty Shades d’un point de vue pratique, comme produit conçu pour améliorer l’expérience de la masturbation féminine. L’accumulation de papiers décriant la prose de Leonard, par des journalistes qui se sont simplement contentés de feuilleter ses romans, ne serait qu’un refus déguisé de ce concept. « Le porno destiné aux hommes est rarement jugé sur des bases artistiques », écrit-elle dans son article en défense de la trilogie ; « aucun commentaire sur une vidéo RedTube ne se plaint de l’éclairage ».

Fais-moi mal, Johnny

Mais il n’est pas question de n’importe quelle pornographie ici. Le sexe dont il est objet dans Fifty Shades of Grey use allégrement de cordes et de câbles, de domination et de soumission. Des pratiques sexuelles que la conscience collective avait jusqu’alors réservé à une sous-culture bizarre et multiplement percée font désormais fureur dans la sphère ménagère. Grâce à la plume médiocre mais très accessible d’Erika Leonard, voici que plus de 40 millions de lecteurs et lectrices partout dans le monde connaissent une familiarisation positive aux relations BDSM (Bondage, Discipline, Sadism, Masochism). Un changement bienvenu du traitement à la fois voyeuriste et moraliste de la presse populaire.

Toutefois, les fausses idées que se fait Leonard sur le BDSM sont innombrables, si bien que l’auteur repose sur des stéréotypes rebattus tels que le victime de viol devenu déviant sexuel. Plus grave encore, la relation entre Christian et Anastasia est abusive au-delà des jeux de pouvoir typiques d’un couple consentant, à faire passer n’importe quel conjoint violent et manipulateur pour un mec un peu aventureux. La jeune ingénue prend peu de plaisir au sexe (malgré son orgasme facile), et ne fait preuve d’aucune personnalité lors de leurs échanges plutôt « vanille ».

Porno au peuple

Conséquence heureuse de ce phénomène : les gens lisent. Les gens qui n’ont pas l’habitude de lire, les gens qui « n’aiment pas lire », lisent. Des librairies en faillite se sont remises sur leurs pattes financières grace à ces trois bouquins. D’autrepart, des femmes dévorent ouvertement – ou de façon plus discrète, pour les partisan·e·s de l’e-reader – de la littérature érotique dans les transports en commun. A une époque où les victimes de viol sont jugées selon la longueur de leur jupe et on n’a pas le droit de fumer sur les plateaux télé, l’acceptation d’une telle idée frôle le révolutionnaire. Selon certain·e·s, la popularité croissante de Fifty Shades marquerait le début de la « démocratisation du porno » (s’il n’était pas déjà démocratisé : l’industrie est responsable d’environ 35% des téléchargements sur Internet à elle seule).

Si Mrs. Leonard jouit d’un tel succès, c’est avant tout grâce à un coup médiatique démesuré et une campagne de marketing qui a su tirer profit de la confusion « post-féministe » qui caractérise le 21ème siecle. Cinquante nuances de Grey, Cinquante nuances plus sombres et Cinquante nuances plus claires sont tous cinquante nuances à chier : la plupart du monde arrive à se mettre d’accord là-dessus, même les femmes mûres en manque. Mais le débat s’est élargi au point où plus personne ne parle des livres eux-mêmes. Si ma connaissance d’Internet ne me trahit pas, il est probable que nous finissions tous par recourir aux tweets cyniques à demi-mot et aux photos de chats mécontents pour illustrer nos sentiments respectifs sur l’affaire. En attendant la décadence du hype, laissez-moi lire tranquillement et je ferai de même pour vous.

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2 thoughts on “SM à l’eau de rose : une analyse nuancée du phénomène « fifty shades »

  1. Eiji says:

    La conclusion est juste magnifique : “Cinquante nuances de Grey, Cinquante nuances plus sombres et Cinquante nuances plus claires sont tous cinquante nuances à chier”. Pour ma part, je me contenterai de citer Salman Rushdie qui a déclaré qu’il n’avait jamais rien lu d’aussi mal écrit. Belle plume !

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